Article adapté de plusieurs textes de Principes Actifs : « De la raison d’être à l’engagement de ses parties prenantes, comment embarquer tout le monde ? », « Ce qu’elle fait à l’extérieur se voit à l’intérieur » et « L’homo scepticus est-il une vraie cible ? » (n°7, février 2020) ; « L’engagement révèle sa puissance » (n°8, avril 2020) ; « Votre engagement, vu par vos clients », « Des clients en plein paradoxe » et « Cher Bertrand Valiorgue… » (n°19, novembre 2024). Points de vue de Marie-Pierre Bachelet, d’Anne-Claire de Lavigerie et de l’équipe d’Elixir Conseil.
La raison d’être d’une entreprise, ce sont les principes qu’elle se donne et pour lesquels elle s’engage à consacrer des moyens dans son activité. En France, la loi Pacte de 2019 permet de l’inscrire dans les statuts. Une raison d’être ne vaut que par les preuves qui la suivent, car elle engage toute l’entreprise à transformer sa façon de créer de la valeur.
Ce que dit la loi Pacte
La loi n° 2019-486 du 22 mai 2019, dite loi Pacte, a modifié deux articles du Code civil. L’article 1833 demande désormais que toute société soit gérée « dans son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité ». Cette règle vaut pour toutes les sociétés.
L’article 1835 ajoute une possibilité. Les statuts « peuvent préciser une raison d’être ». Celle-ci est « constituée des principes dont la société se dote et pour le respect desquels elle entend affecter des moyens dans la réalisation de son activité ». La raison d’être est donc facultative.
La loi Pacte a aussi créé la « société à mission », à l’article L210-10 du Code de commerce. Pour s’en prévaloir, une société doit inscrire dans ses statuts une raison d’être et des objectifs sociaux et environnementaux. Un comité de mission, qui compte au moins un salarié, suit leur exécution. Un organisme tiers indépendant vérifie ensuite si les objectifs sont atteints.
D’autres règles poussent les entreprises à rendre compte de leur engagement. C’est le cas de la directive européenne sur la publication d’informations en matière de durabilité, appelée CSRD. Elle oblige certaines entreprises à rendre compte de leurs effets sociaux et environnementaux. Son périmètre et son calendrier ont été revus par l’Union européenne en 2025. Chaque entreprise doit donc vérifier, avec ses conseils, si elle est concernée et à partir de quand.
Le « bifidus inversé » : la question vient de l’extérieur
La quête de sens n’a rien de nouveau dans l’entreprise. Henry Ford était fier d’une façon de produire qui rendait sa Ford T accessible, et de payer assez ses ouvriers pour qu’ils puissent l’acheter. Il répondait déjà à la question « qui sommes-nous, et pourquoi faisons-nous cela ? ».
Ce qui a changé, selon Marie-Pierre Bachelet, c’est d’où vient la question. Autrefois, la mission naissait à l’intérieur, au fil de longs séminaires. Aujourd’hui, elle tombe de l’extérieur : la planète en danger, les inégalités, la méfiance envers les multinationales. Le public, les clients, les salariés, et même la loi demandent à l’entreprise ce qu’elle fait face à tout cela. Elle a appelé ce mouvement le « bifidus inversé ».
L’entreprise qui y répond par des actes en voit l’effet à l’intérieur, sous la forme d’une fierté partagée. Celle qui l’ignore risque de perdre ses meilleurs éléments et de voir ses clients se détourner. Guidés par la raison d’être, tous les services sont concernés. Le marketing répond aux consommateurs, les ressources humaines aux salariés, les achats cherchent des fournisseurs engagés, la finance des investissements durables.
Les quatre types de raison d’être
Toutes les raisons d’être ne se valent pas. En 2024, dans la Harvard Business Review France, le chercheur Bertrand Valiorgue en a distingué quatre familles. La raison d’être « attrape-tout » cherche à plaire à tous. L’« opportuniste » s’accroche à un grand défi de société sans le relier au métier. Celle « qui ne mange pas de pain » résume ce que l’entreprise fait déjà. La raison d’être « pivot », enfin, relie l’entreprise à un défi qui bouscule son modèle économique, et l’oblige à changer.
Nous rejoignons cette analyse. Une raison d’être qui ne fait que rappeler le métier ressemble à une signature publicitaire. Nous détaillons ces quatre familles dans notre article sur les types de raison d’être, avec trois questions pour tester la vôtre.
Définir sa raison d’être, c’est transformer son modèle économique
Lire de belles raisons d’être donne parfois l’impression qu’il n’y a plus qu’à les appliquer. En 2020, nous en avions salué plusieurs, comme celle de Michelin, « offrir à chacun une meilleure façon d’avancer ». Elle déplace l’entreprise de la vente de pneus vers la mobilité. Carrefour affichait de son côté l’ambition d’être leader de la transition alimentaire.
L’exercice est pourtant exigeant. Définir sa raison d’être engage la transformation du modèle économique sur trois plans. Le premier est la proposition de valeur, c’est-à-dire ce que l’entreprise promet à ses clients. Le deuxième est l’architecture de valeur, soit les collaborateurs et les processus internes. Le troisième est l’équation de valeur, qui touche la gestion des coûts et de la trésorerie.
Le vrai travail consiste ensuite à embarquer tout le monde pour tenir ces promesses. La proposition de valeur est souvent la première concernée. Nous l’expliquons dans notre article sur la proposition de valeur et l’économie de la fonctionnalité.
Pas d’engagement sans preuves d’engagement
Engager toute une entreprise crée forcément du doute. Les salariés soupçonnent des arrière-pensées. Les techniques d’incitation douce, comme le nudge, aident à lancer le mouvement. Elles butent pourtant sur une part de nous qui se méfie, l’« homo scepticus ». Pour Marie-Pierre Bachelet, « il n’y a pas d’engagement sans preuve d’engagement ». Accumuler de petites preuves, rationnelles ou émotionnelles, met peu à peu les sceptiques de son côté. Nous développons cette idée dans notre article sur le nudge et les sceptiques.
Les clients disent la même chose. En février 2024, l’institut BVA Xsight a mené un sondage pour l’Observatoire de la perception de l’engagement des marques. Selon lui, 63 % des Français se méfient des entreprises et de leurs engagements. Ils leur font pourtant plus confiance qu’aux associations ou aux citoyens pour faire bouger les choses. Ce paradoxe se résume en une demande : moins de mots, plus de preuves. Nous l’analysons dans vos clients se méfient de votre RSE, et vous font confiance.
Embarquer clients et salariés, par temps calme comme en crise
Les entreprises les plus en pointe vont plus loin. Elles invitent leurs clients à rejoindre une communauté d’engagement, sur le mode « qui m’aime me suive ». Ce modèle a une condition : des salariés visiblement heureux de leur engagement. Nous l’expliquons dans comment embarquer ses clients dans une communauté d’engagement.
La crise sanitaire de 2020 a montré la valeur de ce travail préalable. Les organisations qui avaient déjà pensé leur raison d’être et leur rôle social se sont adaptées plus vite. Elles n’avaient plus à convaincre en interne de ce qui comptait. Anne-Claire de Lavigerie en tire une conviction que nous partageons : l’engagement rend l’entreprise agile. Lisez notre article sur la raison d’être en temps de crise.
Questions fréquentes
La raison d’être est-elle obligatoire ?
Non. L’article 1835 du Code civil dit que les statuts « peuvent » la préciser. Elle devient nécessaire pour une entreprise qui veut se déclarer société à mission. En revanche, toute société doit prendre en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité, selon l’article 1833.
Quelle est la différence entre raison d’être et société à mission ?
La raison d’être est une phrase de principes, que toute société peut inscrire dans ses statuts. La société à mission va plus loin. Elle ajoute des objectifs sociaux et environnementaux, un comité de mission et une vérification par un organisme indépendant.
Comment définir la raison d’être de son entreprise ?
Partez des défis extérieurs qui touchent votre métier, puis demandez-vous ce que votre entreprise sait faire pour y répondre. Associez largement les salariés et les parties prenantes. Vérifiez enfin que la phrase obtenue vous oblige à changer quelque chose dans votre offre, votre organisation ou vos comptes.
Combien de temps faut-il pour définir une raison d’être ?
Cela dépend de la taille de l’entreprise et du nombre de personnes associées. La formulation peut aller vite. Le travail le plus long vient après, quand il faut la traduire en décisions et en preuves.
Comment Elixir peut vous aider
Elixir accompagne les comités de direction en conseil pour définir une raison d’être et la traduire dans la proposition de valeur, l’organisation et les comptes. Nous aidons aussi à embarquer les équipes, en coaching de dirigeants et en coaching d’équipe. Découvrez notre offre de conseil.
Sources : Principes Actifs n°7 (février 2020), n°8 (avril 2020) et n°19 (novembre 2024) ; loi n° 2019-486 du 22 mai 2019 (loi Pacte) ; Code civil, articles 1833 et 1835, et Code de commerce, article L210-10 (Légifrance, consultés le 1er octobre 2026) ; Bertrand Valiorgue, « 5 étapes pour définir la raison d’être de son entreprise », Harvard Business Review France, 4 septembre 2024 ; raison d’être de Michelin, site michelin.com (consulté le 1er octobre 2026) ; sondage BVA Xsight pour l’Observatoire de la perception de l’engagement des marques, février 2024.
Nous avons repris les grands thèmes de nos newsletters Principes Actifs pour montrer que ces questions restent d’actualité.