Article adapté de plusieurs textes de Principes Actifs, en particulier l’éditorial « Quand les sociologues ont l’air perdu » et « La théorie des bullshit jobs » (n°2, janvier 2019), « C’est décidé, je bannis brown and bore » (n°5, septembre 2019, point de vue d’Anne-Claire de Lavigerie) et « Mytho : et si cela devenait un cauchemar de manager ? » (n°6, novembre 2019), ainsi que des n°1, 7, 9, 10, 11, 15 et 17.
La perte de sens au travail, c’est le sentiment de ne plus savoir à quoi sert ce que l’on fait. Elle peut toucher des salariés très occupés comme des salariés qui s’ennuient. Elle use, démotive et peut mener à l’épuisement. Le manager peut beaucoup pour la prévenir : expliquer ce qui le motive, écouter ce qui motive son équipe et laisser chacun bien faire son travail.
Quand le travail ne semble plus servir à rien
En 2018, l’anthropologue américain David Graeber publiait Bullshit Jobs, traduit en France sous le titre « Bullshit jobs » aux éditions Les Liens qui libèrent. Graeber, mort en 2020, enseignait à la London School of Economics. Son constat a frappé. Selon les enquêtes qu’il citait, plus d’un tiers des personnes interrogées jugeaient que leur emploi ne servait à rien.
Il en tirait une idée forte. Le sentiment d’être utile aux autres est une forme de rémunération en soi. Ceux qui en sont privés finissent par en vouloir à ceux qui sont, en quelque sorte, « payés deux fois » : par leur salaire et par l’utilité de leur métier.
En janvier 2019, nous avions traduit cette analyse dans le langage de l’entreprise. Le nouvel axe de compétitivité, ce qui attirera les talents, les innovations et sans doute les clients, porte un nom : l’utilité sociale. Une entreprise qui aide ses salariés à voir à quoi ils servent se donne un avantage durable.
Bore-out, brown-out, burn-out : trois formes d’usure
La perte de sens prend plusieurs visages. Le burn-out est l’épuisement par excès de travail et de pression. Le bore-out est l’épuisement par l’ennui, celui du salarié mis au placard. Le brown-out est la rupture par manque de sens : le salarié travaille, parfois beaucoup, mais il ne voit plus à quoi il sert.
Anne-Claire de Lavigerie, coach et associée d’Elixir, a décrit en 2019 un mécanisme fréquent du brown-out. Le manager et ses équipes racontent la même histoire de deux façons opposées. Lui parle de clients exigeants qu’il faut servir vite. Eux parlent d’un patron trop docile qui les fait travailler le week-end. Si personne ne dit ce qui le motive, le malaise s’installe. Nous détaillons ces trois notions dans notre article bore-out, brown-out, burn-out : quelles différences ?
Ces mots aident à repérer une situation. Ils ne remplacent pas un avis médical. Face à un salarié en souffrance, le premier réflexe du manager est de l’orienter vers la médecine du travail.
La charge mentale, un sujet de manager
La charge mentale désignait d’abord la pression supplémentaire que vivent les femmes, qui gèrent en plus de leur travail une foule de tâches domestiques. Le terme s’applique aujourd’hui aussi au poids invisible que portent de nombreux salariés : tout ce qu’il faut penser, anticiper, ne pas oublier.
En 2019, la série Mytho, diffusée sur Arte, mettait en scène une mère de famille épuisée et ignorée de tous, jusqu’à son patron. Pour attirer l’attention, elle invente une maladie grave. La fiction pose une question gênante pour les entreprises : que se passe-t-il quand personne ne voit la charge qui pèse sur quelqu’un ?
Le magazine Capital en tirait alors une conclusion que nous partageons. Le manager a désormais pour rôle de surveiller la charge mentale de ses collaborateurs et de l’alléger quand il le peut.
Pourquoi les gadgets du bien-être ne suffisent pas
Face au mal-être, beaucoup d’entreprises ont multiplié les initiatives : baby-foot, responsables du bonheur, séances de détente. Un article de courriercadres.com, que nous commentions en 2019, en pointait la limite. On ajoute des raisons d’être heureux sans chercher d’où vient le malaise. Le bien-être devient presque une tâche de plus.
Notre conviction est qu’il faut agir sur le travail lui-même. Nous la développons dans l’article qualité de vie au travail ou travail de qualité. Le travail a été trop découpé en tâches au fil des années, au point que beaucoup ne voient plus son utilité. Redonner à chacun la possibilité de bien faire son travail, et d’en être fier, prévient mieux la perte de sens que n’importe quel gadget.
Ce désir de travail bien fait pousse aussi certains cadres vers l’artisanat. Le parcours d’Arthur Lochmann, philosophe devenu charpentier, en est un exemple. Avant un tel changement, le bilan de compétences aide à distinguer un vrai projet d’une simple fuite. Lire se reconvertir dans un métier manuel.
Repérer la souffrance et réagir avec justesse
Certaines entreprises ont formé des salariés volontaires, appelés bienveilleurs, pour repérer les collègues en difficulté et les orienter vers les bons interlocuteurs. Le modèle s’inspire des sentinelles formées au Québec pour prévenir le suicide. Ces relais ne remplacent ni le médecin du travail ni le manager. Lire bienveilleurs et salariés sentinelles.
Le manager doit aussi savoir réagir face à une émotion forte. Quand un collaborateur pleure en entretien, quelques réflexes aident : reconnaître l’émotion avec calme, faire une pause, poser une question ouverte, puis revenir au travail. Lire que faire quand un collaborateur pleure au travail ?
Enfin, les crises mettent le sens du travail à rude épreuve. Le philosophe André Comte-Sponville rappelait en 2020 que la résilience ne remplace ni la stratégie ni le management. Pour nous, ce qui aide une équipe à tenir, c’est un projet partagé et un récit collectif. Lire résilience ou résistance : que peut-on attendre de ses équipes en crise ?
Ce que le manager peut faire dès demain
Le manager n’a pas la main sur tout. Il agit pourtant sur plusieurs choses essentielles.
Il peut dire à quoi il marche, c’est-à-dire ce qui le motive dans le travail demandé. C’est l’une des « portes ouvertes » décrites par Anne-Claire de Lavigerie dans son livre 7 portes ouvertes ou à ouvrir (Éditions Ovadia). Lire donner son mode d’emploi à son équipe.
Il peut aussi demander à chacun ce qui le motive, et relier les tâches à ces motivations. Il peut enfin surveiller la charge de travail et le contenu des postes, en parler franchement et lever les obstacles qui empêchent de bien faire.
Questions fréquentes
Quels sont les signes d’une perte de sens au travail ?
Le salarié se demande à quoi il sert, perd l’envie de s’investir ou fait le strict minimum. Il peut aussi travailler beaucoup tout en exprimant un sentiment d’absurdité. Ces signes demandent une conversation, et en cas de souffrance, une orientation vers la médecine du travail.
Qu’est-ce qu’un bullshit job ?
C’est l’expression de David Graeber pour désigner un emploi que la personne qui l’occupe juge inutile. Le terme a été popularisé par son livre paru en 2018.
Le manager peut-il redonner du sens au travail de son équipe ?
En grande partie, oui. Il explique pourquoi le travail demandé compte, s’intéresse à ce qui motive chacun et permet à l’équipe de faire un travail dont elle peut être fière.
La charge mentale est-elle l’affaire du manager ?
Oui, au moins en partie. Le manager voit la charge de travail de son équipe et peut la répartir, la clarifier ou l’alléger. Il ne règle pas tout, mais il peut éviter qu’elle devienne invisible.
Comment Elixir peut vous aider
Elixir accompagne les managers en coaching pour relier le travail de leurs équipes à ce qui leur donne du sens. Pour un salarié qui ne trouve plus sa place, notre bilan de compétences aide à faire le point. Découvrez aussi notre offre de coaching.
Sources : Principes Actifs n°1 (novembre 2018), n°2 (janvier 2019), n°5 (septembre 2019), n°6 (novembre 2019), n°7 (février 2020), n°9 (juillet 2020), n°10 (décembre 2020), n°11 (avril 2021), n°15 (janvier 2023) et n°17 (novembre 2023) ; David Graeber, « Bullshit jobs », Les Liens qui libèrent (2018) ; Anne-Claire de Lavigerie, « 7 portes ouvertes ou à ouvrir », Éditions Ovadia.
Nous avons repris les grands thèmes de nos newsletters Principes Actifs pour montrer que ces questions restent d’actualité.